Le point de vue
des experts
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 La fin du contrôle chimique comme seul moyen de gestion des mauvaises herbes 

par Jacques Gasquez, INRA Dijon

Dans « le guide pratique de lutte contre les ennemis des cultures » de 1956, on considérait encore que, lorsque les façons culturales bien conduites n’arrivaient pas, pour des raisons autant climatiques qu’économiques, à limiter des adventices trop envahissantes, le désherbage chimique pouvait rendre des services intéressants. Pourtant, dès 1964, on pouvait lire dans « l’atlas des ennemis et maladies des cultures » que l’on avait parfois tendance à ne plus vouloir gérer les adventices que par des herbicides.
Ce qui n’a fait que se confirmer par la suite ! En effet, l’explosion de la diversité des herbicides et des modes d’action pendant les quatre décennies écoulées a pu laisser croire à certains que la gestion des adventices était définitivement résolue par le contrôle chimique quelles que soient les cultures et les adventices.

De plus, l’efficacité exceptionnelle de cette technique a souvent conduit les agriculteurs à négliger les techniques agronomiques (simplification des rotations et du travail du sol). Ce glissement dans la conduite des cultures entraîne trop souvent l’explosion d’une (ou de quelques) espèce(s), l’échec du contrôle renforçant le risque de résistances.

C’est pourquoi, l’usage systématique et constant du produit considéré comme La Solution Unique a conduit (ou conduira à chaque fois) inéluctablement à la sélection de résistants, d’autant plus que l’efficacité des premiers traitements est trop réduite.

Ainsi depuis près de 40 ans, suite aux mêmes systématiques répétitions d’herbicides, plusieurs résistances se sont développées, et cela continue toujours. Malgré les conseils, à chaque fois les mêmes mauvaises solutions ont été, et sont toujours, utilisées. Les nouveaux produits deviennent d’autant plus vite obsolètes qu’ils sont meilleurs.

D’autre part, le dernier mode d’action nouveau est apparu en 1993 et la majorité des rares herbicides récemment apparus appartient à un très petit nombre de modes d’action : on peut aujourd’hui désherber toutes les cultures de la rotation avec une seule famille.
De plus, la réglementation va continuer à réduire qualitativement et quantitativement l’usage des herbicides : moins de produits, utilisés moins souvent et à des doses réduites.
Pourtant, quand on s’est ému de la montée des résistances aux antibiotiques,
on n’a pas demandé aux médecins de réduire les doses et la durée des traitements mais plutôt de limiter le nombre de prescriptions.

Par ailleurs, si une espèce trouve dans une parcelle tous les ans des conditions très favorables, elle va inexorablement exploser. Il faut donc chercher à varier les conditions du milieu pour les utiliser comme autant de leviers pour mieux freiner la démographie des principales espèces. La gestion des adventices est la résultante de l’ensemble des techniques développées dans un système de culture.

Il faut la rééquilibrer en réduisant le contrôle chimique en faveur des techniques agronomiques. L’agriculteur doit donc diversifier les modes d’action avec des
traitements efficaces, mais surtout les cultures et le travail du sol
pour rendre à chaque espèce le milieu le moins stable (et donc prévisible) possible.

Malheureusement, il y a de moins en moins de molécules disponibles, de plus en plus de résistances et de moins en moins de produits nouveaux. Des contraintes économiques et techniques limitent le choix des cultures et le nombre d’interventions. Ainsi, la conjonction de la restriction du nombre de produits (et éventuellement leur réduction d’usage) et de la simplification des systèmes de culture réduit de plus en plus la possibilité de diversifier des pressions nécessaires à une gestion durable.

Désormais, il n’est donc plus pertinent de conseiller le contrôle des adventices au coup par coup, culture par culture uniquement par des associations d’herbicides définies sur des bases tant économiques que techniques. Les herbicides qui resteront utilisables doivent être épargnés au maximum pour éviter le développement intempestif de résistances. Les solutions agronomiques existent et restent efficaces, voire de plus en plus, car la recherche sur la dynamique des principales espèces a identifié des techniques qui les défavorisent.

Le conseil devra viser une gestion, à la parcelle, sur des programmes pluriannuels associant plusieurs éléments du système de culture (successions de cultures, préparation du sol, choix des produits…) en fonction des espèces présentes.

 Gérer le désherbage dans la rotation 

par Ludovic Bonin, Arvalis - Institut du Végétal     

Dans un contexte de plus en plus compliqué où l’on constate une recrudescence des infestations de mauvaises herbes, la stratégie de lutte contre les adventices au niveau de la rotation devient une nécessité.
Pour cela, 3 points sont essentiels :
diversifier sa rotation si possible,
profiter de l’interculture pour travailler le sol et réduire le stock semencier des parcelles,
assurer un désherbage efficace en culture en privilégiant l’alternance des modes d’action.
L’introduction d’une nouvelle culture dans la rotation, avec un décalage dans les périodes d’implantation permet de varier les pratiques agronomiques, d’introduire de nouvelles familles d’herbicides, mais surtout de perturber le cycle des adventices. D’autre part, face à la réduction des innovations et à l’augmentation des résistances, il est plus que jamais nécessaire de :
limiter la pression ray-grass, vulpins et bromes dans les parcelles et éviter leur production de graines,
maintenir durablement l’efficacité des anti-graminées foliaires sur céréales de type « sulfo » et « fop » (si ces derniers sont encore efficaces) par l’alternance des modes et sites d’action des matières actives. Les programmes doivent alors se réfléchir de façon globale et continue tout au long de la rotation, en conservant toutes les possibilités (ex : propyzamide/carbetamide/FOP pour le colza et les pois, isoproturon/chlortoluron/sulfo/FOP/triallate pour les céréales, chloroacétamides/sulfo/dymes en maïs).

Enfin, en renforçant la lutte contre les graminées et en privilégiant les modes d’action racinaires, le coût du désherbage peut s’en trouver accru. Cependant, il ne doit pas être raisonné à la culture, mais sur l’ensemble de la rotation : le bénéfice d’une lutte efficace sur le colza se répercutera en effet sur les cultures suivantes.

Ce surcoût ne doit pas être considéré comme une charge annuelle, mais bien comme une charge patrimoniale.